La forêt classée de Missahoè est bien plus qu’un espace naturel à préserver. Elle est au cœur de la vie, de l’histoire et des activités des onze villages qui l’entourent.
Organisées autour de comités locaux de gestion, les communautés participent à la surveillance, au reboisement et à la lutte contre les feux de végétation. Mais derrière cette mobilisation se pose une question essentielle : comment protéger durablement la forêt lorsque ceux qui la défendent doivent aussi pouvoir vivre de leur territoire ?
Ici, restaurer ne signifie pas seulement planter des arbres. Il s’agit aussi de réhabiliter les terres, préserver le couvert végétal, protéger les ressources naturelles et permettre aux communautés riveraines de développer des activités économiques compatibles avec la conservation de la forêt.
Onze villages, une même responsabilité
À Missahoè, la protection de la forêt est devenue une responsabilité collective.
Onze villages entourent cette forêt classée et participent à sa gestion à travers des Comités locaux de gestion (CLG). Ces structures communautaires travaillent avec les institutions en charge de l’environnement dans le cadre d’un mécanisme de co-gestion.
Pour Aflo Kossivi, président du Comité local de gestion de la forêt classée de Missahoè et conseiller municipal à Kloto 3, cette organisation a permis aux populations riveraines de mieux prendre part à la conservation de leur patrimoine naturel.
« Nous, les populations riveraines, les 11 villages qui entourent la forêt classée de Missahoé, on forme un comité local de gestion de la forêt avec les institutions de l’environnement. on fait une cogestion. »
Cette organisation concerne notamment des localités comme Kuma-Tsamé, Agomé-Kpodzi, Agomé-Yoh, Agomé-Kusuntu, Anyigbé, Anyidok, Agomé-Tomegbé, Kuma-Konda, Kuma-Tokpli et Kuma-Adame.
Dans chaque village, les communautés disposent notamment de groupes de lutte contre les feux de brousse et de membres chargés du reboisement, de l’entretien des plants et de la surveillance. La forêt classée, qui couvre selon les données communiquées par le comité environ 1 500 hectares, n’est donc pas considérée comme un espace éloigné des populations. Elle fait partie de leur quotidien.
Une forêt qui nourrit, protège et raconte une histoire

Pour comprendre l’engagement des communautés, il faut revenir à leur rapport ancien à la forêt.
« Nos populations, notre vie est attachée à la forêt. C’est à cause de la forêt que nos ancêtres se sont installés ici », explique Aflo Kossivi.
Autour et dans les espaces concernés, les populations pratiquent notamment la culture du café et du cacao. La forêt fournit également des ressources et contribue au maintien d’un environnement favorable aux activités agricoles. Pour ces communautés, préserver le couvert végétal revient donc aussi à protéger leur propre cadre de vie.
« On est nés dedans, on ne peut pas rester ici comme dans le désert, on ne peut pas le supporter », témoigne le président du comité.
Mais Missahoè est également liée à la mémoire et aux pratiques culturelles des communautés. Des lieux considérés comme sacrés se trouvent dans plusieurs villages et certains sont associés à la forêt. La protection du patrimoine forestier prend ainsi une dimension qui dépasse la seule question environnementale.
Quand les femmes prennent leur place dans la conservation
Cette responsabilité communautaire n’est pas portée uniquement par les hommes. Les femmes occupent également une place dans les structures locales de gestion et dans les actions de protection de la forêt.
Amouzou Akouvi, trésorière du Comité local de gestion de la forêt classée, appelle justement à renforcer cette implication féminine.
« On ne peut pas simplement regarder la forêt et la laisser se dégrader comme ça, sans réagir. Il faut que nous, les femmes, nous nous impliquions activement dans sa protection et sa restauration. Il faut qu’on soit au premier plan. »
Pour elle, l’une des principales menaces reste le feu de brousse, particulièrement pendant la saison sèche.
« Les incendies ravagent tout et détruisent nos ressources. On perd énormément. Et quand la saison sèche arrive, les risques sont encore plus grands. »
Face à cette menace, elle préconise davantage de reboisement, de patrouilles et de sensibilisation. Son témoignage apporte une dimension importante à la dynamique de cogestion, celle de la restauration de la forêt est aussi une affaire de participation des femmes et de responsabilité partagée au sein des communautés.
Le feu, premier ennemi des efforts de restauration
Sur le terrain, la lutte contre les incendies constitue l’une des principales préoccupations des comités.
Selon Aflo Kossivi, plusieurs années de mobilisation ont été menées avec des moyens limités, une grande partie du travail étant effectuée bénévolement.
« Tout ce qu’on faisait, c’était du bénévolat. Et des fois, pour faire le pare-feu, on n’a pas de quoi faire le pare-feu. »
Cette année, la situation aurait toutefois évolué avec l’obtention d’un financement d’ environ 8 millions de francs CFA du ministre de l’environnement. Cette enveloppe a notamment permis, selon le comité, de réaliser 35 kilomètres de pare-feux autour de la forêt. Pour les responsables communautaires, cet investissement a contribué à renforcer la prévention contre les incendies et à préserver les plantations.
Reboiser ne suffit pas, il faut entretenir
À Missahoè, les communautés insistent sur un autre aspect souvent oublié des opérations de reboisement, celui du suivi des plants après leur mise en terre. L’expérience de projets antérieurs a permis aux populations de se former à la production de plants, à leur mise en terre et à leur entretien. Aflo Kossivi évoque notamment un ancien projet de l’Organisation internationale des bois tropicaux (OIBT), qui avait accompagné les communautés dans la mise en place de pépinières et le suivi des plantations.
Les résultats sont encore visibles dans certains espaces où les arbres plantés ont survécu et poursuivi leur croissance. Parmi les essences citées par les membres du comité figurent notamment l’iroko, l’acajou, le cordia et le kpukplanti. Pour les responsables communautaires, cette expérience montre qu’une plantation n’a de véritable valeur que lorsqu’elle est accompagnée dans la durée.
Protéger la forêt sans condamner les communautés
Mais une difficulté demeure, celle de concilier les impératifs de conservation avec les besoins économiques des populations ?
Les communautés riveraines expliquent que certaines terres étaient déjà exploitées par leurs familles avant le classement de la forêt. Des plantations de café et de cacao témoignent de cette histoire agricole. La co-gestion doit donc permettre de rechercher un équilibre entre protection de l’espace forestier et activités compatibles avec sa conservation.
La question économique devient alors centrale
Car si les populations sont appelées à consacrer du temps à la surveillance, au reboisement et à l’entretien des espaces restaurés, elles ont aussi besoin de revenus. Des activités génératrices de revenus pour pérenniser les efforts
Pour les comités locaux, l’avenir de la conservation passe notamment par le développement d’activités génératrices de revenus (AGR).
« Nous voulons des AGR, des projets qui vont nous donner des revenus », plaide Aflo Kossivi.
Plusieurs pistes sont évoquées par les communautés : l’apiculture, l’élevage des escargots et la production de champignons. L’objectif est de permettre aux populations de diversifier leurs sources de revenus tout en réduisant les pressions qui peuvent peser sur les ressources forestières. Cette volonté rejoint l’approche de restauration des paysages forestiers qui cherche à associer protection de l’environnement, implication communautaire et amélioration des moyens de subsistance.
La communauté, sentinelle de la forêt
La co-gestion donne également aux populations un rôle de veille. Les membres des comités affirment dénoncer les cas d’abattage illégal et les actes susceptibles de compromettre les efforts de restauration.
Aflo Kossivi rapporte notamment un cas récent au cours duquel plusieurs personnes auraient défriché plus de deux hectares et abattu des arbres. Selon son témoignage, l’action concertée des communautés et des autorités a permis l’interpellation des personnes concernées et leur présentation à la justice.
Pour le président du comité, la protection de la forêt classée relève d’une responsabilité qui concerne tous les acteurs.
« Chacun de nous […] sait que son profit est dans la forêt, notre environnement et notre histoire. »
Préserver aujourd’hui pour transmettre demain
Cette mobilisation pose cependant une autre question : qui prendra la relève ?
Les membres des comités avancent en âge et souhaitent que les jeunes générations s’approprient à leur tour la protection de Missahoè.
« Nous avons commencé par vieillir », reconnaît Aflo Kossivi, qui appelle l’État, l’administration forestière, les ONG et les partenaires au développement à renforcer leur accompagnement.
Les attentes sont multiples à savoir un appui technique, financement, équipements et surtout développement d’activités économiques susceptibles de maintenir l’engagement des populations. L’objectif est simple. Faire en sorte que les enfants d’aujourd’hui deviennent demain les gardiens de la forêt.
De la forêt à la biodiversité et au tourisme
La vision des communautés va d’ailleurs au-delà du seul reboisement. Le comité envisage également la création d’un parc zoologique afin de valoriser les espèces animales présentes dans la région et de renforcer l’attractivité touristique de Kloto. Des singes, des biches et d’autres espèces sont signalés dans la forêt et ses environs.
Pour les responsables communautaires, mieux faire connaître cette biodiversité pourrait permettre aux populations de tirer davantage profit du potentiel touristique de leur territoire tout en renforçant la sensibilisation à la protection de la faune.
Missahoè, un avenir à construire avec la forêt
À Missahoè, les onze villages riverains expérimentent ainsi une autre manière de penser la conservation. La forêt n’est plus seulement perçue comme un espace que les populations doivent laisser intact. Elle devient un patrimoine dont elles doivent être les gardiennes, les restauratrices et les bénéficiaires responsables.
Les comités locaux de gestion constituent le trait d’union entre les communautés et les institutions publiques. Les femmes y revendiquent leur place. Les jeunes représentent la relève. Et les activités génératrices de revenus apparaissent comme l’une des conditions de la pérennité de cette mobilisation. Le défi reste immense. Mais à Kouma-Konda, une conviction semble désormais être partagée; on ne peut pas demander aux communautés de protéger durablement une forêt sans leur donner les moyens de construire leur avenir autour de sa préservation.
Le véritable enjeu est de faire grandir, avec lui, une communauté capable de le protéger, d’en préserver les bénéfices et de transmettre cette responsabilité aux générations futures.
Par Jean-Marc Ashraf


