Peu exigeant en eau, adapté à certains sols pauvres et doté d’un cycle court, le fonio apparaît comme une piste intéressante pour renforcer la résilience des exploitations agricoles togolaises. Mais son développement pose aussi des défis environnementaux, techniques et économiques. Entretien-enquête avec un consultant, expert à INADES-Formation Togo.
Par Valère Jean-Marc Ashraf EDRON
Face à l’irrégularité croissante des pluies, aux épisodes de sécheresse et à la dégradation des terres agricoles, le monde rural togolais cherche des réponses capables de préserver à la fois la production alimentaire et les ressources naturelles. Dans ce contexte, certaines cultures traditionnelles retrouvent un intérêt particulier. Parmi elles, le fonio occupe une place singulière.
Céréale ancienne, connue et cultivée notamment dans les régions des Plateaux et de la Kara, elle présente plusieurs caractéristiques qui pourraient en faire une culture intéressante dans un contexte de changement climatique.
Un héritage culturel ancré chez les peuples Akposso-Akébou
Au-delà de ses vertus agronomiques et face aux aléas du climat, le fonio (appelé localement ovo ou ovou) est profondément enraciné dans l’identité et le patrimoine sacré des peuples Akposso et Akébou du grand plateau de Litimé et d’Akébou. Dans ces communautés de la région des Plateaux, la culture du fonio ne se résume pas à une simple activité vivrière : elle incarne un lien spirituel et un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération. Élément central des fêtes traditionnelles et des rites d’initiation, cette céréale noble symbolise l’hospitalité, la mémoire collective et la cohésion sociale. Les méthodes traditionnelles de semence, de récolte cérémonielle et d’égrenage reflètent une symbiose harmonieuse avec la terre, faisant du fonio un véritable pilier de la souveraineté culturelle et de la mémoire identitaire de ces peuples.
Mais peut-on réellement faire du fonio une culture de souveraineté alimentaire et un levier d’adaptation climatique au Togo ? Quels sont ses atouts ? Quels risques son développement pourrait-il comporter pour les sols, les forêts et la biodiversité ? Et surtout, quelles conditions réunir pour que son essor profite réellement aux producteurs ?
Dans cette interview-enquête, un Consultant, Expert à INADES-Formation Togo, apporte des éléments de réponse et invite à dépasser les discours simplistes.
« Le fonio n’est pas une solution miracle au changement climatique »
Face aux épisodes de sécheresse, aux irrégularités des pluies et à la dégradation des sols, en quoi le fonio peut-il renforcer la résilience des producteurs ?
Le fonio présente plusieurs caractéristiques qui répondent directement à certaines vulnérabilités auxquelles sont confrontés les producteurs. Il est relativement peu exigeant en eau et peut être cultivé sur des terres pauvres ou sablonneuses où certaines autres cultures rencontrent davantage de difficultés.
La céréale peut également jouer un rôle de couverture végétale contribuant à limiter l’érosion. À cela s’ajoute son cycle relativement court, qui en fait une culture intéressante dans les périodes de soudure, puisqu’elle peut être disponible avant certaines autres récoltes.
Mais il faut rester prudent. Le fonio ne doit pas être présenté comme une culture miracle. Son véritable potentiel réside dans sa capacité à être intégré dans des systèmes agricoles diversifiés et agroécologiques.
D’autant que plusieurs contraintes subsistent, notamment la pénibilité de la récolte manuelle et l’insuffisante organisation du marché. Ces difficultés limitent encore la capacité du fonio à contribuer pleinement à la résilience économique des exploitations familiales.
Dans quelles zones du Togo la culture du fonio pourrait-elle être particulièrement intéressante du point de vue climatique et environnemental ?
Il faut raisonner en fonction des caractéristiques agroécologiques des différentes régions. Les espaces où les conditions pluviométriques, les sols et les pratiques agricoles traditionnelles sont favorables au fonio constituent naturellement des zones à potentiel. Les régions des Plateaux et de la Kara présentent déjà un intérêt particulier, puisque le fonio y est connu et pratiqué.
Cependant, une éventuelle extension vers d’autres territoires ne devrait pas être décidée uniquement sur la base du climat. Il faut également tenir compte de la disponibilité des terres, des systèmes de culture existants, des débouchés commerciaux et surtout des connaissances et savoir-faire des producteurs.
Il est donc plus prudent de parler de zones à potentiel plutôt que d’affirmer que toutes les régions du Togo seraient adaptées à la production du fonio.
Le fonio peut-il constituer une alternative pour les agriculteurs confrontés à la baisse de productivité de certaines cultures sous l’effet du changement climatique ?
Oui, il peut constituer une option supplémentaire. Mais il ne faudrait pas remplacer systématiquement une culture par le fonio.
L’enjeu est plutôt de permettre au fonio de trouver sa place aux côtés d’autres céréales et cultures vivrières. Dans une logique de résilience, la diversification reste importante. Présenter le fonio comme l’unique réponse aux effets du changement climatique serait donc réducteur.
Cette approche rejoint l’idée d’une souveraineté alimentaire fondée sur la diversification des productions, plutôt que sur la dépendance à une seule culture.
Pratiques agricoles et préservation des écosystèmes
Quelles pratiques agricoles faut-il privilégier pour que la culture du fonio reste réellement durable ?
Le caractère durable du fonio ne dépend pas uniquement de la plante elle-même. Il dépend également de la manière dont elle est cultivée.
Il faut privilégier des systèmes agricoles résilients reposant notamment sur l’association ou la rotation des cultures, l’utilisation de variétés à cycle court, la conservation des semences adaptées aux conditions locales, la protection contre l’érosion, une bonne gestion de l’eau et la réduction de la dépendance aux intrants externes. La gestion des résidus de récolte mérite également une attention particulière. Lorsqu’ils sont correctement valorisés, ces résidus peuvent contribuer au maintien de la matière organique du sol.
Quel impact la culture du fonio peut-elle avoir sur la fertilité et la conservation des sols ?
Le fonio peut être intéressant dans des systèmes agricoles installés sur des sols relativement pauvres. Mais il serait erroné d’en déduire qu’il restaure automatiquement les sols.
Comme toute culture, il prélève des éléments nutritifs. Si une même parcelle est exploitée de manière répétée sans renouvellement de sa fertilité, la dégradation des sols peut se poursuivre. C’est pourquoi la rotation culturale, l’apport de matière organique et la couverture des sols restent essentiels, même dans les systèmes intégrant le fonio.
Le développement du fonio peut-il contribuer à réduire la pression sur certaines terres agricoles ou sur les ressources forestières ?
Il peut y contribuer, notamment parce que le fonio peut être cultivé sur des terres relativement pauvres ou déjà exploitées. Il permet ainsi de mieux valoriser certains espaces agricoles existants.
Une filière mieux organisée pourrait favoriser la diversification des cultures, contribuer à la restauration de terres dégradées et limiter la nécessité d’étendre les superficies agricoles vers les zones forestières.
Mais cet effet n’est pas automatique. Si la demande augmente sans encadrement ni pratiques durables, la production pourrait au contraire entraîner une extension des superficies cultivées. Le véritable enjeu est donc de développer la filière tout en protégeant les forêts, en améliorant les rendements et en valorisant prioritairement les terres déjà disponibles.
Existe-t-il des risques environnementaux liés à une production intensive du fonio ?
Le fonio demeure encore relativement peu étudié, notamment concernant les effets environnementaux d’une production intensive. Il existe donc encore peu de données permettant d’identifier avec précision l’ensemble des risques spécifiques à cette céréale.
Cependant, comme pour d’autres cultures, une intensification mal maîtrisée pourrait avoir des conséquences. L’abandon des rotations traditionnelles, notamment celles associant le fonio à des légumineuses, pourrait contribuer à l’appauvrissement progressif des sols. La monoculture sur des terres marginales ou déjà fragiles pourrait également accentuer les risques d’érosion et de dégradation. Une forte concentration de la production sur de grandes superficies pourrait, dans certaines conditions, favoriser l’apparition ou la propagation d’insectes et de parasites. Cela pourrait entraîner un recours accru aux traitements phytosanitaires, avec des risques pour les sols, l’eau, la biodiversité et la santé humaine lorsque ces produits sont mal utilisés.
Comment éviter qu’une augmentation de la demande ne conduise à l’extension des superficies cultivées au détriment des forêts ou d’autres écosystèmes ?
Le développement du fonio peut créer de nouvelles opportunités économiques pour les producteurs, notamment pour les femmes et les jeunes. Mais l’augmentation de la demande peut également pousser à l’accroissement des superficies.
Il serait donc contre-productif de promouvoir cette céréale tout en encourageant indirectement la conversion des forêts, des savanes naturelles ou d’autres écosystèmes importants. La réponse devrait plutôt passer par l’amélioration de la productivité sur les terres déjà exploitées, le perfectionnement des techniques de production et de transformation et le développement des marchés, sans provoquer une extension agricole incontrôlée.
Dispose-t-on aujourd’hui de données au Togo permettant de mesurer l’empreinte carbone du fonio par rapport à d’autres céréales ?
C’est justement l’un des points sur lesquels il faut être particulièrement prudent.
On peut mettre en avant les caractéristiques agronomiques du fonio et son potentiel d’adaptation, mais cela ne signifie pas que l’on dispose déjà, dans le contexte togolais, de données suffisamment précises pour affirmer qu’un hectare de fonio émettrait un certain nombre de fois moins de CO₂ qu’un hectare de maïs ou de riz.
Une telle comparaison nécessiterait davantage de données de recherche, notamment à travers une analyse du cycle de vie permettant de mesurer précisément les différents impacts environnementaux.
Accompagnement des acteurs et perspectives de la filière
Quels accompagnements techniques ou financiers seraient nécessaires pour permettre aux producteurs d’exploiter davantage le potentiel de cette céréale ?
Pour que le fonio devienne réellement un levier d’adaptation, les producteurs auront besoin de davantage que de simples semences.
Il faut un accompagnement portant sur les itinéraires techniques, la conservation des semences, la gestion durable des sols, la transformation, le stockage et la commercialisation.
La mécanisation des opérations les plus pénibles, notamment le nettoyage et la transformation du fonio, constitue également un enjeu important pour rendre la filière plus attractive.
L’accès au financement est tout aussi essentiel. Les transformateurs et les organisations paysannes doivent pouvoir investir dans les équipements de production et de transformation afin d’améliorer leurs revenus sans être obligés d’augmenter les superficies cultivées.
À quelles conditions le fonio pourrait-il passer d’une culture traditionnelle à un véritable levier d’adaptation climatique et de préservation des ressources naturelles ?
En Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Togo, le fonio est une culture traditionnelle qui possède un potentiel important face au changement climatique.
Sa capacité à s’adapter à des sols pauvres et à certaines périodes de sécheresse en fait une culture intéressante pour renforcer la sécurité alimentaire et diversifier les productions agricoles. Mais pour qu’il devienne véritablement un levier d’adaptation climatique et de préservation des ressources naturelles, plusieurs conditions doivent être réunies : améliorer les variétés et les techniques de production, préserver la diversité des semences locales, favoriser les rotations culturales et les pratiques protectrices des sols et de l’eau, tout en limitant l’extension des cultures vers de nouvelles terres. Il faut également moderniser la transformation du fonio, notamment le décorticage, afin de réduire la pénibilité du travail et d’accroître la valeur ajoutée. Le développement de marchés rémunérateurs, l’organisation des producteurs et l’accompagnement des politiques agricoles peuvent également favoriser la structuration de la filière.
Le fonio pourrait ainsi occuper une place plus importante dans les stratégies togolaises de souveraineté alimentaire et d’adaptation au changement climatique. Ses besoins relativement limités en eau, son aptitude à certaines terres pauvres et son cycle court constituent des atouts dans un contexte marqué par les incertitudes climatiques.
Mais son développement ne saurait se résumer à l’augmentation des superficies cultivées. L’enjeu est ailleurs : faire du fonio une composante d’une agriculture diversifiée, productive et respectueuse des ressources naturelles. Cela suppose de préserver les semences locales, d’améliorer les techniques culturales, de protéger les sols et l’eau, de moderniser la transformation et de mieux structurer les marchés. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir combien de fonio le Togo peut produire, mais aussi comment le produire sans reproduire les mécanismes de dégradation des terres et des écosystèmes.
C’est à cette condition que cette céréale traditionnelle pourra pleinement contribuer à la résilience des exploitations familiales, à l’amélioration des revenus et à la sécurité alimentaire, tout en participant à l’adaptation au changement climatique.
Le fonio ne sera peut-être pas la réponse unique au changement climatique. Mais, bien accompagné, mieux transformé et produit dans le respect des sols et des écosystèmes, il peut devenir l’un des leviers d’une agriculture togolaise plus résiliente et d’une souveraineté alimentaire davantage ancrée dans nos ressources locales.


