Enquête – Quand l’intelligence artificielle entre dans la vie des enfants, les parents découvrent aussi une nouvelle responsabilité : les protéger sans les couper d’un outil devenu incontournable.
Lomé, septembre 2026. — Un exercice de mathématiques qui résiste, une leçon difficile à comprendre, un exposé à préparer. Pour certains enfants, quelques secondes devant un outil d’intelligence artificielle suffisent désormais pour obtenir une explication. Mais derrière cette apparente simplicité se pose une question plus profonde : que gagne l’enfant avec l’IA et que risque-t-il d’y perdre ?
Pour le savoir, nous sommes allés à la rencontre de trois parents et trois enfants. Deux parents et deux enfants utilisent déjà des outils d’IA. Un troisième parent et un enfant, eux, sont encore au stade de la découverte.
À ces témoignages s’ajoute l’éclairage d’un expert de l’Agence nationale de la cybersécurité (ANCy), qui rappelle que l’enjeu ne se limite pas à la qualité des réponses fournies par l’IA. Il concerne également la vie privée, la sécurité physique et morale des enfants et leur comportement dans l’espace numérique.
« Quand je ne comprends pas, je demande à l’IA »
Happy, 16ans, élève en terminale A4, utilise régulièrement l’intelligence artificielle pour ses travaux scolaires.
« Quand je ne comprends pas un exercice, je demande à l’IA de m’expliquer étape par étape. Cela m’aide à comprendre plus facilement », témoigne-t-il/elle.
L’enfant reconnaît cependant une autre réalité : la facilité peut devenir une tentation.
« Parfois, au lieu de chercher longtemps, je préfère demander directement la réponse. »
C’est précisément cette facilité qui inquiète son parent.
« L’IA peut aider notre enfant, mais nous devons veiller à ce qu’elle ne fasse pas le travail à sa place », explique M. Toudi, père de Happy.
À ses yeux, l’enjeu est désormais d’apprendre à l’enfant à utiliser l’outil sans lui confier sa réflexion.
À la maison, l’IA est parfois devenue un répétiteur
Un deuxième enfant interrogé dit utiliser l’IA principalement pour approfondir certaines matières.
« Je commence d’abord par chercher dans mes cahiers. Si je ne comprends toujours pas, j’utilise l’IA pour avoir une autre explication. »
Son parent tente de maintenir cette discipline.
« Je lui demande de me montrer ce qu’il a demandé à l’IA et ce qu’il a compris. Je ne veux pas qu’il copie simplement une réponse. »
Cette précaution paraît importante dans un contexte où l’IA peut produire rapidement un devoir bien rédigé, donnant parfois l’impression que l’enfant a maîtrisé une notion qu’il n’a en réalité pas comprise.
« Je connais l’IA, mais je ne l’utilise pas encore »
Tous les enfants rencontrés ne sont cependant pas déjà utilisateurs.
Manschoura, 16ans, élève en 1ére D, découvre encore cette technologie.
« J’en ai entendu parler, mais je ne sais pas encore vraiment comment ça fonctionne. »
Son parent adopte lui aussi une position prudente.
« Je sais que l’intelligence artificielle peut être utile, mais je préfère d’abord comprendre ce qu’elle peut faire et les risques qu’elle présente avant de laisser mon enfant l’utiliser seul. »
Une prudence qui pose une autre question : comment accompagner un enfant dans un univers numérique que certains parents maîtrisent eux-mêmes difficilement ?

Le risque ne se limite pas à la triche scolaire
Pour un expert de l’ANCy interrogé dans le cadre de cette enquête, la protection des enfants doit être envisagée de manière beaucoup plus large.
Les actions de sensibilisation de l’Agence auprès des élèves montrent que les enfants peuvent être exposés à des contenus inappropriés ou violents, au cyberharcèlement, aux contacts indésirables, aux liens malveillants et aux fichiers infectés.
Avec l’utilisation des outils d’IA, cette vigilance doit également porter sur les informations que l’enfant transmet à ces services.
Conseil central de l’expert : un enfant ne doit pas considérer une IA comme un espace privé où il peut tout raconter.
Nom complet, adresse, numéro de téléphone, établissement scolaire, photographies, vidéos, mots de passe, informations concernant la famille ou difficultés personnelles : ces données ne doivent pas être communiquées sans discernement.
L’ANCy a d’ailleurs identifié, dans ses travaux sur l’utilisation responsable de l’IA, les risques liés au partage d’informations sensibles avec les systèmes d’IA parmi les enjeux nécessitant une vigilance particulière.
Protéger aussi la sécurité morale et physique
La question de la sécurité des enfants ne s’arrête pas à leur téléphone. Un enfant confronté à un contenu violent, sexuellement explicite, humiliant ou destiné à l’intimider peut être affecté psychologiquement. De même, une conversation avec un inconnu rencontrée à partir d’un réseau social ou d’une plateforme numérique peut évoluer vers une tentative de manipulation, de chantage ou de rencontre physique.
L’ANCy recommande notamment aux enfants de ne jamais divulguer de photos, vidéos ou informations personnelles à des inconnus, de ne pas dialoguer avec des inconnus sur les réseaux sociaux et de signaler immédiatement aux parents tout contenu ou comportement inapproprié.
Pour l’expert, le rôle du parent est donc primordial, celui de surveiller sans humilier, expliquer sans dramatiser et instaurer un dialogue suffisamment ouvert pour que l’enfant puisse parler lorsqu’il rencontre un problème en ligne.
« Tout ce que l’IA dit n’est pas forcément vrai »
Un troisième parent, lui aussi utilisateur de l’IA avec son enfant, insiste sur un autre danger.
« L’IA donne beaucoup d’informations, mais tout ce qu’elle produit n’est pas forcément exact. L’enfant doit apprendre à vérifier. »
Cette remarque rejoint un principe important de l’éducation numérique : une réponse produite par une machine n’est pas automatiquement une vérité.
L’enfant doit apprendre à comparer les informations, consulter ses cours, ses livres, ses enseignants ou d’autres sources fiables.
L’IA peut expliquer. Elle peut reformuler. Elle peut proposer des pistes. Mais elle ne doit pas devenir le cerveau de l’enfant.
Interdire ou accompagner ?
Les six témoignages recueillis montrent que les familles se trouvent à des niveaux différents.
Deux enfants utilisent déjà l’IA et en apprécient les avantages. Un autre la découvre encore. Les parents, eux, oscillent entre intérêt, prudence et inquiétude.
Pour l’ANCy, la protection passe notamment par une discipline numérique adaptée à l’âge, le dialogue parents-enfants, le contrôle parental lorsque cela est nécessaire, la sensibilisation au cyberharcèlement et la connaissance des mécanismes de signalement des incidents. L’Agence insiste également sur le fait que la cybersécurité est une responsabilité partagée entre parents, enfants, enseignants et institutions.
Dans cette perspective, interdire purement et simplement l’IA pourrait ne pas suffire. L’enjeu paraît plutôt être d’apprendre aux enfants quand l’utiliser, comment l’utiliser et surtout ce qu’ils ne doivent jamais lui confier.
Une nouvelle éducation à construire
L’intelligence artificielle ne constitue donc ni une solution miracle pour l’éducation ni nécessairement un danger en soi. Tout dépend de l’usage qui en est fait et de l’encadrement qui l’accompagne. Pour les enfants, trois règles pourraient résumer les enseignements de cette enquête : réfléchir avant de demander, vérifier avant de croire et protéger ses informations avant de les partager. Pour les parents, une quatrième règle s’impose : dialoguer avant de sanctionner.
Car si l’enfant sait qu’il peut parler à ses parents lorsqu’il rencontre un contenu choquant, un interlocuteur suspect, une tentative de harcèlement ou une situation qui le met mal à l’aise, le risque d’un silence prolongé diminue.
L’ANCy rappelle d’ailleurs que le CERT.tg, le centre national de réponse aux incidents de cybersécurité, peut accompagner les victimes d’incidents et reste accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
Au bout de l’enquête, une évidence demeure :
L’IA peut apprendre beaucoup de choses à nos enfants. Mais elle ne doit jamais apprendre à leur place, décider à leur place, ni surtout remplacer la vigilance des adultes autour d’eux.
Le véritable défi n’est peut-être donc pas de savoir si nos enfants doivent utiliser l’intelligence artificielle, mais de faire en sorte qu’en l’utilisant, ils restent capables de penser, de vérifier, de dire non et de demander


